Modern Love
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Le 18 octobre, Amazon Prime a mis en ligne sa nouvelle création originale, Modern Love, série sentimentale d’anthologie déclinée en huit épisodes de 32 minutes, chacun adapté de récits véridiques parus dans la rubrique éponyme du New York Times.

Aux manettes, John Carney, réalisateur, scénariste et producteur irlandais, à qui l’on doit notamment les films Once, Sing Street et Begin Again (rebaptisé pour le public français New York Melody avec Keira Knightley et Mark Ruffalo, jolie comédie dramatique et musicale sortie en 2013).

 

Le concept de la série d’anthologie a définitivement (ré)intégré les mœurs dans le processus créatif, devenant au fil des dernières années un format incontournable.

On pense notamment à Black Mirror, qui une fois sortie de son statut encore confidentiel lors de sa diffusion sur Channel 4, et révélée par la suite au grand public par Netflix, a re-popularisé cette technique narrative, avec ses épisodes indépendants les uns des autres mais gravitant tous autour d’une même ambiance, d’un thème, d’un axe commun.

De ce fait, le format classique d’une intrigue déclinée sur la durée (c’est-à-dire plusieurs épisodes, voire plusieurs saisons) se voit aujourd’hui délaissé au profit d’une écriture ciselée qui consacre à son récit et ses personnages un temps donné et limité, pour — dans le meilleur des cas — mieux appuyer son propos.

L’efficacité narrative réside désormais dans le court et concis. Finies, les séries aux saisons de 22 épisodes où l’on suivait autrefois nos protagonistes à travers mille et un rebondissements, jusqu’au final souvent scindé en deux parties s’achevant en apothéose, marquant ainsi la fin d’un cycle.

Là où l’on se plaisait à suivre une bande d’amis, une famille, une équipe, leurs trajectoires et leurs évolutions personnelles d’une année à l’autre, la saison à rallonge (et aux épisodes parfois inégaux) a cédé sa place aux formats raccourcis et aux héros anecdotiques d’un conte unique, qui se suffit à lui-même. On va droit au but ; plus de temps à perdre, il faut de l’efficacité dans la narration.

Dans le paysage audiovisuel, nous voyons ainsi pulluler sur nos écrans de l’anthologie à qui mieux-mieux.

Mais ce procédé n’est pas nouveau, puisque des séries comme Les Contes de la Crypte ou encore Masters of Horror l’appliquaient déjà dans les années 1990-2000, et bien avant elles, The Twilight Zone (La Quatrième Dimension) en 1959, que Jordan Peele remet aujourd’hui au goût du jour en 10 épisodes pour CBS All Access (disponible chez nous sur MyCanal).

Parmi celles qui se maintiennent toujours sur un développement encore classique et linéaire — à savoir, une distribution et une intrigue maintenues sur une même saison d’environ dix épisodes — on retrouve les séries de Ryan Murphy, telles qu’American Horror Story et American Crime Story, qui se renouvellent à chaque saison à travers un univers différent, une intrigue inédite, et une nouvelle galerie de personnages.

La série d’anthologie a donc de beaux jours devant elle. Mais là où d’autres se plaisent à l’exploiter principalement dans le cadre de récits horrifiques, politiques, ou ancrés dans des dystopies annonciatrices d’un futur désenchanté parfois bien trop proche de nos vies actuelles, Amazon Prime prend la tangente et décide, en cette période automnale où les températures commencent à chuter, où le changement à l’heure d’hiver nous guette et où il fait bon se pelotonner chez soi sous un plaid avec une bonne tasse de thé, de proposer des histoires d’amour.

Au fil de ces huit épisodes, nous assistons à la déclinaison de l’amour sous toutes ses formes, qu’il soit familial, amical, intergénérationnel, au sein d’un couple déjà installé, d’une rencontre entre deux âmes esseulées, d’une relation entre des individus que rien ne destinait à se côtoyer. Les histoires sont traitées de façon plutôt sobre (parfois), tantôt coloré de moments voulus sincères, dans un cadre typiquement new-yorkais qui n’est pas sans rappeler les films de Woody Allen ou de Nancy Meyers.

Car ici, rien ne dépasse. Tour à tour écrivain à succès, concepteur d’une appli de rencontre, éditrice d’un magazine littéraire, avocate dans le monde du show-business, acteur et j’en passe, les protagonistes ont tous réussi professionnellement, et évoluent dans de beaux appartements spacieux au sein d’immeubles chics avec portiers, et autres maisons de ville décorées avec goût. Pas de pauvreté dans Modern Love, et quand elle est représentée, c’est à travers une jeune femme qui a choisi sa condition de devenir sans domicile fixe, une « hobo-bobo » jamais trop crado, fière de sillonner les routes et n’avoir aucune attache à part son fidèle golden retriever Homer, et quelques copains aux looks qui lorgnent plus du côté hipster que SDF (coucou le cameo d’Ed Sheeran).

Anne Hathaway, Gary Carr / Photo: Christopher Saunders/Amazon Studios

La Grosse Pomme est magnifiée, nous dévoilant ses plus jolies couleurs automnales, accompagnée d’une partition tantôt jazz, tantôt pop-folk, ou par quelques notes de piano. Les interactions ont lieu dans de jolis cafés à la décoration cosy, au zoo, dans des jardins verdoyants parés de belles fontaines, des squares intimistes au détour desquels on peut acheter une pâtisserie et un café, la Skyline et le Brooklyn Bridge n’étant jamais loin.

Des saynètes parfois un peu désuètes, un arrière-goût cheesy, corny*, le tout servi sur un plateau tout chaud, dans une ambiance digne d’une carte postale. On y convoque l’esprit intemporel de la ville, tel un cœur qui bat au rythme de ces récits sentimentaux qui manquent parfois (souvent) de finesse.

Modern Love porte difficilement son nom, tant les histoires proposées ont une saveur surannée. La demi-heure d’un épisode suffit amplement à nous plonger dans des chroniques qui se voudraient dignes héritières des comédies romantiques que nous nous plaisons à revoir pour la énième fois dès lors que l’automne pointe doucement le bout de son nez (Noël n’étant jamais loin derrière).

Mais là où le charme des films tels que Quand Harry rencontre Sally, Love Actually, Au Nom d’Anna, The Holiday, Music & Lyrics, Tout Peut Arriver, et les nombreux épisodes de Sex & The City faisaient mouche, de par leur écriture enlevée et leur véritable force comique, on peine souvent ici à trouver un véritable intérêt à ces historiettes qui tirent majoritairement vers le mélo. L’enrobage semble doux, sucré, cotonneux, mais la saveur à l’intérieur se révèle plutôt douce-amère. Une série qui se voudrait feel-good en apparence, mais qui tend plus du côté de la mélancolie que la comédie, sans jamais vraiment parvenir à s’inscrire dans un genre, ni à nous toucher en plein cœur.

 

Des amours perdus refont surface, des couples se séparent, mais le drame de la rupture ou de la deuxième chance déjà passée ne tombe jamais dans le couloir de l’hystérie et des claquements de porte. Dans Modern Love, le ton ne monte pas, ou quand il monte c’est pour redescendre bien vite, et que tout ce beau monde se rabiboche rapidement. Les larmes coulent parfois, il y a des trémolos dans la voix, dans les bons comme les mauvais moments, mais rien n’est réellement grave, et tout ira pour le mieux à la fin. Les couples en crise se regardent avec indulgence, une tendresse mêlée d’amertume, de nostalgie, le tout badigeonné de bons sentiments et d’une pseudo-sagesse bien-pensante qui en devient gênante, tant elle est surexploitée d’un épisode à l’autre.

Dev Patel, Catherine Keener / Photo : Giovanni Rufino/Amazon Studios

Gavés de violence et d’histoires où le pire finit toujours par se produire, nous regardons ces récits sentimentaux en nous projetant parfois dans des suppositions catastrophes, à la recherche d’un élément déclencheur qui viendra remuer un peu la mollesse mielleuse du programme, mais il n’en est rien. Les échanges et interactions continuent de se faire dans une bienveillance parfois proche du cliché, à la limite de la niaiserie.

La mise en scène use de bonnes vieilles ficelles qui ont fait leurs preuves par le passé, misant sur une séquence de comédie musicale par-ci, de l’utilisation de la voix-off qui nous commente l’histoire par-là, et des plans et situations qui ont une sensation de déjà vu (une grossesse surprise annoncée en balbutiant et en posant le test sur la table, sous les yeux du futur père incrédule ; une préparation pour un rendez-vous qui tourne à la crise de panique due à un trouble bipolaire, l’héroïne qui s’appliquait son mascara le lâche soudainement, ce dernier tombe au ralenti dans le lavabo pour signifier le basculement de la situation et du personnage qui replonge ; le couple en crise retrouve un équilibre et une complicité à travers le sport, et malgré la pluie qui se met à tomber, ils continuent la partie, échangeant un regard plein d’affection, etc.)

Rien n’est vraiment subtil, et tout est très appuyé pour bien montrer la force, le caractère merveilleux qu’est l’amour, qu’il soit porté à quelqu’un en difficulté, totalement altruiste, possible à tout âge, jusqu’à transcender la mort, la perte de l’être aimé.

 

Dans Modern Love, il n’est nulle question de sexualité, et encore moins de sexe, mais de sentiments amoureux, de marques d’affection, de preuves d’amour inconditionnelles. La série opte pour la pudeur la plus totale, s’adressant ainsi au plus grand nombre, et se réservant l’occasion d’en faire une série familiale tout public. Le couple homosexuel (mixte, il est noir, l’autre est blanc) enclenche une procédure pour adopter, mais les deux hommes ne s’embrassent jamais sur la bouche, se contentant de se prendre dans les bras et laisser s’échapper fugacement une caresse chaste. Au fil de la saison, pas un bout de chair n’est exposé. Les baisers sont modestes, tantôt doux ou tendres lors de premiers rendez-vous, ou échangés machinalement, avec nonchalance. Quant au sexe, à l’acte en lui-même, il n’est jamais représenté, ou juste très brièvement au détour d’un épisode ou deux, et toujours commenté à voix haute, faisant la part belle à toute une palette d’émotions disséquées de manière résolument verbeuse.

La série ne se révèlera chorale qu’à la toute fin, dévoilant au passage quelques moments laissés en suspens, des petites scènes qui viennent çà et là compléter le récit. La boucle est bouclée, le happy end est là, rayonnant dans la joie comme dans la peine, car l’amour triomphe toujours.

 

Modern Love n’a résolument rien de moderne, mais dans un monde où nous sommes assaillis par des histoires glaçantes tant du côté de la fiction que de la réalité, la démarche d’Amazon peut toutefois être vue comme louable, et sa modernité réside peut-être là-dedans : à l’aube de 2020, pourquoi ne pas ramener un peu de douceur dans ce monde de brutes ?

Une deuxième saison a d’ores et déjà été commandée par Amazon Prime.

Modern Love – 8×32’ – Amazon Prime.
Avec Anne Hathaway, Tina Fey, John Slattery, Dev Patel, Catherine Keener, Andy Garcia, Julia Garner, Cristin Milioti, Andrew Scott

*kitsch, à l’eau de rose (NDLR)

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